André Barbault est mort.
Je lève les yeux au ciel. Que faisaient les astres à ce moment précis ? Ils voguaient dans l’immensité bleutée et tourmentée, emportant jalousement avec eux l’âme de celui qui leur a tout consacré.

André Barbault est mort.
J’écris avec peine ces mots pour conjurer le fatum. Et pourtant.

Autour de moi, tout me parle de lui. Des éphémérides empilées. Des cartes du ciel en désordre sur une table. Ses livres qui se taillent une grande et belle place dans la bibliothèque. Sa voix résonne en moi. Ses inflexions cristallines à la douceur si vénusienne, chantante et légère. Il est là. Présent. Paradoxe de la vie et de la mort d’un être cher qui poursuit sa vie dans l’invisibilité du présent.

Son regard ! Celui-ci m’avait tant saisi lorsque je le vis la toute première fois, il y a quarante ans. Du haut de mes arrogants dix-neuf ans, je sonnais à la porte du 44, rue du Général Brunet, perché sur les hauteurs de Paris. Mes premières foulées astrologiques, je les avais entreprises à l’âge de 15 ans. La théorie est une chose, la pratique en est une autre. Je voulais voir à l’œuvre un astrologue de renom, voir ce qu’il avait dans le ventre, mettre à l’épreuve des faits cette séduisante et belle théorie céleste qui, parfois, m’apparaissait tristement fumeuse.

André m’avait reçu avec élégance et bienveillance. Son écoute et sa perspicacité m’avaient frappé. Après m’avoir présenté sur un plan astronomique mon thème astral, il s’engagea dans son interprétation. Comme il toucha très vite le point central de ma personnalité, de mes inclinations, et afin de ne pas le contraindre à préciser davantage ce qui était suffisamment clair dans ses propos, je lui précisai que je pratiquais l’astrologie. À ces paroles, ses yeux s’illuminèrent, une joie se manifesta. Cette précision opéra comme un sésame, il me prodigua des conseils, me précisa certains points avec une disponibilité et une générosité qui me touchèrent beaucoup. Nulle facétie de sa part ou posture du maître qui sait tout et cherche à en imposer, à en mettre plein la vue au jeune novice que j’étais. Tout le contraire, le désir de transmettre, d’aider à comprendre ; la marque des Grands en somme.

Malgré cette belle rencontre, j’étais reparti séduit mais pas entièrement convaincu. André était réservé sur certains de mes désirs d’alors. Et si, comme l’a écrit Rimbaud, on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, on ne l’est pas davantage à dix-neuf ans, et tant mieux. Je m’étais donc dressé contre le message des astres, partant de l’idée qu’avec la volonté tout est possible y compris de faire mentir la parole dite « oraculaire ». Le temps s’est chargé ensuite de me prouver la pertinence, la justesse, la sagesse des analyses et prévisions d’André. À cette époque, je briguais d’autres cieux et nulle envie d’inscrire de manière sensible l’astrologie dans ma vie. Il m’avait appris ce jour-là que nos désirs ne sont pas toujours nos réalités…

Mais la vie garde toujours sa part de mystère, et ni lui ni moi ne savions à ce moment-là que des années plus tard nous allions nous retrouver sur les terres d’Uranie et qu’une belle et grande amitié allait à jamais sceller nos existences.

L’histoire de l’astrologie est à réécrire car elle perd l’un de ses plus beaux esprits. Tout astrologue digne de ce nom a, un jour ou l’autre, eu entre les mains l’un de ses ouvrages, ne serait-ce que le Traité pratique d’astrologie (Ed. Seuil). André Barbault a posé les fondements de l’astrologie moderne, la libérant du placard à balai de la sorcière, la dépoussiérant de vieilles marottes. Dès l’âge de vingt ans, il lançait un pont entre la symbolique psychanalytique et la symbolique astrologique en rédigeant De la psychanalyse à l’astrologie qui allait paraître bien des années plus tard (Ed. Seuil). Son apport à l’astrologie généthliaque est considérable et fondamental. La remarquable série Zodiaque (Ed. Seuil) qui décline les douze signes est à conseiller à tout débutant. Chaque signe y est traité sur le plan symbolique, mythologique, psychologique et physique. Sans oublier, la revue L’astrologue (Éditions traditionnelles) qu’il a dirigée durant quarante ans (pas moins de cent-trente articles signés de sa main au sein de cette revue !). Antérieurement, nous trouvons sa signature dans des revues telles que : Astrologie moderne, la revue du C. I. A (1)., Les cahiers astrologiques, etc., à celles-ci s’ajoute une quarantaine de livres et les conférences ! Son œuvre est monumentale.

 

Sa rigueur m’impressionnait, son humilité me touchait et sa passion forçait mon admiration — André et l’astrologie, c’est un destin ! De l’âge de quatorze ans jusqu’à sa dernière seconde, il a parlé, pensé, respiré, rêvé Uranie. Sa fille, Anne, m’a confié qu’il s’en est allé en compulsant ses éphémérides. C’est merveilleux, André, le Molière de l’astrologie.

Il était aussi féru d’histoire ce qui l’a conduit à l’astrologie mondiale et à en devenir le grand spécialiste, incontestablement. À son contact, j’ai découvert cette dimension qui m’apparaissait étrange, abstraite, désincarnée, je n’en percevais ni l’intérêt ni la portée. Avec sa flamme et sa générosité, André m’a ouvert cette voie et je lui en suis et resterai éternellement reconnaissant. Sans cela, il me manquerait une part essentielle, celle de l’universel dans laquelle nous nous inscrivons tous. Je l’entends me retracer l’épopée napoléonienne sous les grands cycles planétaires, la Seconde Guerre mondiale… le ciel et la terre se mêlaient pour donner un sens nouveau à la vie.
Qui n’entend pas les crépitements du feu de sa passion ne peut comprendre ses indignations, ses colères devant tels ou tels propos astrologiques qui le désolaient. Sur ce point, il était d’une intransigeance terrible que d’aucuns diraient excessive. Il y en allait pour lui du sens de sa présence au monde. À mes yeux, il incarnait magistralement cette pensée de Jean Suquet (2) : « (…) L’influence du ciel a pour fil conducteur l’insurrection de l’être vers l’astre. »

Je me souviens… Je me souviens…

André, c’était aussi l’amitié, simple, sincère. Me revient en mémoire cette période sombre de ma vie où, selon la formule consacrée, mon pronostic vital était engagé. Sa voix au téléphone et ses visites (il était alors âgé de 88 ans) me furent si précieuses, c’était une bouffée de vie qu’il m’apportait à chaque fois. Je l’entends me dire : « À partir de cette période, tu as un bon transit de… » André et l’astrologie, encore et toujours. Comment pourrais-je oublier de tels moments ?

Je me souviens… Je me souviens…

Je rédige ces lignes et je pense aussi à Jacqueline, sa fidèle compagne, sa protectrice. Quel beau couple ! Un amour si intense les unissait. Jacqueline s’en est allée le matin et André, par cette fulgurance irrépressible qu’est l’amour, l’a suivie le soir même. Inséparables éternellement.
« Dis-moi, André, comment lire une telle beauté dans une carte du ciel ? » Laissons à l’amour et à la vie leur secret sans lequel plus rien ne serait possible, envisageable.

 

Le ciel de ce jour n’a pas la même couleur ni la même pulsation. Un désordre curieux s’installe. Serait-ce une sorte de révolution ? Les dieux palabrent. Uranus s’impose, tonne. Il se doit d’accueillir l’un de ses fils avec toute la grandeur qu’il mérite.
Les manuels d’astronomie sont à corriger, une nouvelle étoile est apparue et recompose la mélodie cosmique. Il nous suffit de fermer les yeux, pour entendre…

Merci, André. Au revoir, mon ami. D’ici-bas, je suivrai ta trajectoire.

 

Fabrice  Pascaud

(1) Centre Internationnal d’Astrologie

(2) Jean Suquet in Regarder l’heure – Sous le ciel de Marcel Duchamp. Éditions de l’échoppe – 1992. Jean Suquet fut l’un des grands spécialistes de l’œuvre de Marcel Duchamp. Dans cette plaquette, il dresse et analyse le thème natal de l’artiste. L’auteur avait adressé un exemplaire à André Barbault avec cette dédicace : « À André Barbault, à travers les aiguilles du Grand Verre, et avec l’aide du “Traité pratique”. Très amical hommage. »