Entretien avec Fabrice Pascaud à l’occasion de la sortie de son livre : « Le Tarot de l’art d’aimer »

 

Isabelle Dillmann : L’amour se cultive-t-il ? Apprend-on à aimer en aimant ?

L’amour se cultive comme une fleur fragile qu’il faut entretenir sans en abimer les pétales. Malcolm de Chazal poète mauricien disait : « Pour qui n’a pas compris la fleur, ne peut aimer la femme ». Plus qu’un apprentissage qui m’évoquerait le mental, l’amour est une forme d’initiation liée au ressenti, à l’intuition. On s’enfante à travers l’amour comme une énergie qui se renouvelle sans cesse, mais nécessite une extrême prudence et une grande attention.

 

 ID : Aime-t-on plus en avançant en âge ?

On aime avec plus de gravité. Ce n’est peut-être plus l’incandescence des années de jeunesse, bien que je pense que pour deux êtres qui s’aiment follement, l’amour n’a pas d’âge. L’étincelle ne vieillit pas. L’enjeu de toute une vie, c’est l’amour. C’est ma conviction profonde. C’est ce qui nous fait vivre et nous aide à tout traverser.

 

ID : Peut-on parler, dans l’espace-temps si particulier de la consultation, d’un amour de votre part pour l’inconnu(e) qui est en face de vous ?

La consultation est pour moi un grand moment de joie. J’aime consulter. On peut être un bon astrologue, un bon enseignant, mais la consultation c’est le rapport sans filtre à l’autre. Il y a une forme d’altérité et une confrontation de notre savoir en tant que praticien avec la réalité d’une autre personne. C’est un grand privilège de voir des personnes se déplacer pour venir nous voir, elles prennent du temps et nous accordent leur confiance. La part intime des êtres s’ouvre à nous. Nous avons accès à leurs secrets, à leurs blessures. C’est à la fois extraordinaire et grave. C’est une forme de communion qui nécessite pour le praticien d’être très à l’écoute.

 

ID : Dans quelles dispositions intérieures êtes-vous pendant une consultation ?

Je suis dans un état différent de mon état relationnel ou émotionnel habituel. En grande réceptivité. Non pas dans un état d’abandon, mais plutôt de lâcher-prise. À tel point que durant ces deux heures tous mes soucis disparaissent. Je suis à 100 % avec la personne. Quand la consultation a porté ses fruits, j’en suis heureux. Quelque chose s’est passé, mais je ne sais pas toujours quoi ? Parfois, je demeure dans un état d’interrogation très subjectif qui n’est pas toujours fondé. Ce n’est que quand la personne revient me voir et me fait part de sa satisfaction que je le sais.
Une consultation est positive quand il y a eu écho, résonnance particulière entre nous sachant par exemple que la Vénus d’une personne dans un même signe ne va pas répondre de la même façon par rapport à son vécu… C’est pourquoi il faut faire corps avec l’autre en lui laissant aussi la parole.

 

 ID : Écouter, est-ce aimer ?

 S’il n’y a pas d’écoute dans un couple, il n’y a pas d’amour. J’en fais souvent le constat en consultation quand j’entends : « Je vis avec lui, mais il ne me voit plus, il ne m’entend plus » ou encore : « Je lui parle, mais il est ailleurs ». Eh oui ! Tout passe par le langage. En consultation, la moindre parole peut être révélatrice. Comme ce fameux : « Je l’aime beaucoup ». Le « beaucoup » est de fait limitatif. Je le fais remarquer à la personne qui ne s’en est pas même rendu compte. Dans ces cas-là, il faut être encore plus attentif, oublier la technique. De par ma nature, j’ai toujours été à l’écoute. J’aime comparer l’astrologie à la musique. Ce n’est pas parce que vous apprenez le solfège que vous allez devenir un grand compositeur ou un grand virtuose. Nous partageons la même école, nous apprenons les notes de la gamme, nous avons un vocabulaire identique et pourtant mystère ; nous sommes tous différents ! L’astrologie c’est pareil. C’est une gamme céleste offerte à différents interprètes astrologues qui entendent et s’harmonisent différemment avec leur mélodie intérieure.

 

 ID : Entendez-vous les silences et les non-dits des consultants ?

Oui je les entends parfois, c’est de l’ordre de l’intuition, du ressenti. Certaines personnes sont très ouvertes, expansives. Parfois trop, il faut les arrêter, car il arrive un moment où ma parole n’a plus de place. D’autres personnes sont fermées, parfois intimidées ou impressionnées, je les invite à s’ouvrir. C’est très variable.

 

ID : Que pensez-vous de cette déclaration : « Je l’aime à en mourir  » ?

C’est l’expression d’un amour absolu et romantique. « Il » ou « elle » est toute ma vie, après, il n’y a plus rien. Mais c’est aussi l’expression d’un amour qui met en péril. César Pavese écrit dans « Le métier de vivre » : « On ne se tue pas par amour pour une femme, on se tue parce que l’amour nous met à nu, nous confronte à notre propre néant ». On peut user de subterfuge dans la pensée dite intellectuelle, mais pas dans l’amour qui est la grande épreuve de la vie.
J’entends souvent dire, surtout de la part des hommes, que l’amitié et l’amour c’est la même chose. Eh bien moi je dis que non. Les hommes ont un côté clanique avec le besoin de se retrouver entre eux comme dans un ventre maternel. Avez-vous déjà entendu parler aux Assises de crime passionnel par amitié ? Certes si vous vivez une rupture amicale, vous allez ressentir de la tristesse, mais si votre amour vous quitte, c’est l’effondrement. Vous êtes atteint au plus profond de vous-même. Bien sûr, il peut y avoir des amitiés amoureuses, et c’est là aussi très compliqué parce qu’on ne peut pas bouger les lignes. Si on le fait, on risque de tout perdre. Dans le thème, on voit si la personne est plus apte à vivre de grandes amitiés amoureuses qu’une histoire d’amour. La maison XI nous indique cette tendance : l’amour de l’amitié.

 

 ID : L’amour peut-il être une force de transformation ?

 Ah oui c’est une véritable Alchimie qui peut même être une transcendance. « La mesure de l’amour est d’aimer sans mesure » dit Saint-Augustin un Père de l’Église !   Si quelque chose nous permet de nous dépasser, c’est bien l’amour. Je parle de l’amour d’un couple bien sûr qui nous permet d’éviter de « verser dans ce stupide degré de merdité » comme dit Gurdjieff. Ne jamais démériter de l’amour de l’autre.
Quand on est aimé, on ressent cette puissante énergie ascendante, comme descendante. Nous emmener au ciel ou en enfer.

 

 

ID : Pouvez-vous voir dans un thème la capacité à se laisser détruire par l’amour ?

On voit parfois des configurations complexes qui peuvent conduire à des amours compliquées. Mais certaines personnes ont des aptitudes à vivre ces amours-là. C’est leur façon de vivre. En astrologie on ne porte aucun jugement car la personne vit son thème comme elle le peut. Cela évite toute sorte de préjugés et des directives arbitraires. Par exemple, une Vénus mal aspectée en conflit avec Pluton peut donner des amours destructrices. C’est Éros et Thanatos. Mais les dissonances peuvent être aussi un chemin de sublimation vers le champ de la création. C’est le cas de personnes qui n’arrivant pas vivre leur amour dans le réel le subliment de cette manière. La complexité de cette configuration natale deviendra un levier créateur. Mais dans la vie, ce seront des êtres terriblement malheureux par leurs amours blessées à répétition…
On sait bien qu’un amour qui n’est pas entendu qui n’a pas de retour peut mener à un désespoir terrible ! Mais à quel point n’est-ce pas là aussi un carburant pour créer ? Chacun vit ses aspects comme il le peut, et sauf au prix d’un énorme travail sur soi, sortira très peu de la trame natale de son thème. C’est pourquoi la grande clé de compréhension en astrologie est de toujours contextualiser. Rien de théorique ne peut remplacer la compréhension du modus vivendi personnel.

 

ID : Avez-vous croisé sur votre route des moribonds de l’amour ?

Oui j’ai rencontré et connu des personnes qui ont aimé une seule fois d’une manière totale, absolue, mais qui ne peuvent plus aimer. Laminées, brûlées par l’amour elles ne s’en sont pas remises et se sont interdit toute nouvelle histoire d’amour préférant vivre dans la mémoire de ce qui n’est plus. Un deuil est passé sur cet amour absolu et c’en est fini. On rencontre parfois cela dans les Vénus Capricorne, les Vénus hivernales avec le côté concentrique de Saturne. La personne reste cristallisée sur cet amour. Elle n’est plus capable d’aimer, mais elle n’en souffre pas forcément car elle est taillée pour. Il faut éviter la projection car d’un point de vue extérieur, on pourrait penser qu’elle est malheureuse.
Moi le premier en consultation, je dois veiller à prendre le maximum de recul et ce n’est pas toujours facile. Étant double scorpion, je trouve ces personnes très attachantes, sachant qu’il y a de l’harmonie dans la disharmonie. C’est cela la loi des contraires. Par contre pour des relations toxiques, je les mets en garde, bien qu’ils sachent au fond d’eux-mêmes ce qu’il en est. Dans ces cas-là, les transits peuvent jouer un rôle libérateur, notamment avec Uranus, et je les en informe.

 

ID : Les amours malheureuses nourrissent l’art, la littérature, les chansons… Quel est votre amour à vous dans le registre de la poésie, de la littérature ?

Ceci est lié à une double histoire d’amour. À 16 ans, j’ai découvert Rimbaud dans un milieu où je ne pouvais me faire respecter autrement que par la force. Il n’y avait pas beaucoup de place pour la pensée et la poésie dans ces quartiers-là. Un jour, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille, danseuse classique, légèrement plus âgée que moi. Ce fut comme un miracle, une étoile lumineuse dans mon quotidien. J’en suis tombé très amoureux. Quelque temps plus tard, ses parents ont déménagé et comme cadeau d’adieu, elle m’a offert l’œuvre complète de Rimbaud. Je ne l’ai jamais revue, mais Rimbaud est resté dans vie et ce fut mon deuxième coup de foudre : « L’amour est à réinventer, on le sait » écrit-il. Oui, on le sait, mais qu’en fait-on ? Puis Rimbaud m’a amené à découvrir les surréalistes… et bien sûr Breton : « Aimer d’abord, il sera toujours temps de s’interroger sur ce que l’on aime, jusqu’à n’en vouloir plus rien ignorer ».

 

ID : Quel est votre film d’amour préféré dans votre Panthéon de cinéphile ?

J’ai vu beaucoup de films quand j’étais petit, car ma mère a été ouvreuse dans un cinéma. C’était l’époque où il y avait encore des cinémas de quartier. Une grande partie de ma culture s’est faite là. Mon film d’amour préféré est « Mourir d’aimer ». Je l’ai vu gamin, mais je m’en souviens encore. Je suis ressorti en larmes. Cette histoire avait fait naitre en moi un sentiment de révolte. Je ne comprenais pas comment on pouvait interférer ainsi dans l’amour de deux êtres et je ne le comprends toujours pas. Cela me rendrait presque violent. En vous en parlant, je ressens encore les mêmes émotions qu’à l’époque. Gabrielle Russier est morte d’avoir subi une telle humiliation, un tel opprobre ! J’adorais son interprète Annie Girardot femme scorpion s’il en est, qui a eu une vie tragique ; elle aussi est morte d’aimer.

 

ID : La rancœur ne ruine-t-elle pas ce qui nous tient le plus à cœur ?

La rancœur est le pire des poisons. J’appelle cela la mauvaise mémoire. Il faut absolument se libérer de ce genre de parasite et s’en débarrasser comme de la rancune. D’autant que la rancœur et son cortège de ruminations peuvent créer des blocages et paralyser la vie du cœur au sens propre et figuré. Dans ces cas-là, la consultation n’est pas facile car parfois la personne a de bonnes raisons d’avoir de la rancœur, mais elle en a fait son noyau dur. J’essaie d’expliquer qu’abandonner la rancœur ne signifie pas abdiquer — car l’ego se bat derrière — mais qu’elle se ruine elle-même.

 

ID : Idem pour un chagrin d’amour ?

Quand quelqu’un vient me consulter après une séparation et me demande si le conjoint a dans sa vie une autre personne, je réponds qu’il faut tout oublier puisque la séparation est là, sinon c’est encore vivre avec l’autre à distance. C’est humain de se poser cette question, mais dévastateur de chercher à savoir. C’est un lien qui vous étrangle. Je rencontre des personnes qui n’arrivent pas à reconstruire leur vie. J’essaie de les réconcilier avec elles-mêmes, leur faire comprendre que leur capacité d’aimer et d’être aimé est encore là…

Le chagrin d’amour peut être le ferment d’un renouveau, mais parfois le chagrin est tel que cela nécessite une thérapie, un accompagnement. Dans les transits, on peut voir l’amour éclore à nouveau et je le dis. La mémoire d’un amour est une brûlure terrible si vous avez été abandonné, trahi. Mais si, à travers un deuil, il s’agit du souvenir de la personne aimée, c’est aussi un baume.

 

ID : Dans le mot amour, il y a le mot âme…

C’est un appel d’âme. Une rencontre indestructible avec l’âme sœur, une aimantation à vie qui ne veut pas dire que l’on va vivre réellement avec cette personne. C’est le fameux « ni avec toi, ni sans toi ». On touche là à la synastrie astrologique de deux thèmes. En ce qui me concerne, je reste dans une vision très littéraire d’âmes sœurs qui se rencontrent. Tous les questionnements, les suppositions sur le pourquoi et le comment enlèvent de la magie à la rencontre. Cela doit rester un mystère.

 

ID : Et cela à n’importe quel âge ?

J’ai longtemps reçu une dame très âgée. Elle venait me voir en consultation pour ses enfants, ses petits-enfants, mais jamais pour elle. Elle était veuve et me disait qu’ayant été très heureuse avec son mari, elle n’attendait plus rien. Mais dans son thème j’ai vu un magnifique transit sur sa Vénus natale. Je lui ai dit qu’elle pourrait tomber amoureuse. Elle en a ri. L’année suivante elle m’a appelé pour m’avouer qu’elle était tombée amoureuse, et qu’elle partait avec son amant en voyage. Elle a été très heureuse les quatre dernières années de sa vie avant de mourir aimée à 86 ans.

 

Fait à Paris le 13 novembre 2019

 

Entretien réalisé par Isabelle DILLMANN Journaliste, Grand Reporter, Spécialiste des Grands entretiens, Auteur et Biographe. A obtenu la Plume d’Argent pour son travail sur le peuple Philippin.
Livres d’Isabelle Dillmann :

Les politiques ont-ils une âme ? Ed. Albin Michel. Suivre ce lien…

Au cœur du chaos. Entretien avec le patriarche Béchara Boutros Raï. Ed. Albin Michel. Suivre ce lien…

 

Entretien avec le peintre Pierre Soulages qui vient de fêter ses 100 ans (publié dans la Revue des deux mondes) à lire en ligne  . Lire l’entretien, ici