Extrait du DVD « Daniel Cordier, fou d’art » réalisé par Fabrice Maze

 

Lettre astrale à Monsieur Daniel Cordier,

C’est sous un Soleil léonin flamboyant que vous fîtes votre apparition sur terre, Monsieur Cordier. Un Soleil nimbé de cette humanité impalpable, mais non moins prégnante enveloppée par les nappes marines de Neptune ; une sorte d’impression soleil levant. À l’horizon se levait la Balance, signe d’élégance et de raffinement que vous avez merveilleusement personnifié. Votre âme, quant à elle, papillonnante, virevoltante, pétillante se lovait dans le creux de la Lune/Gémeaux. L’enfant en vous épousait l’éternité animé par ce désir fou de toucher sans cesse cet ailleurs (maison IX). Cette Lune qui oriente votre méridien céleste du Cancer, votre ligne de vie faite d’émotions et de rêves.

La vie d’un homme c’est aussi le rendez-vous avec l’histoire, cet appel intérieur qui nous relie les uns aux autres. Vous avez connu la guerre, l’occupation, la terreur, la mort… tout ceci provenant de l’écho angoissant de Pluton culminant. Mais porté par ce feu léonin, vous n’avez pas abdiqué ni mis genou à terre. Au contraire, armé de Mars en Scorpion qui entrait en conflit avec votre cœur (Soleil) et votre idéalisme (Neptune), vous avez dit non ! Non à l’oppression ! Non à la barbarie ! Non au nazisme ! Et vous avez rejoint « l’armée des ombres », la résistance, votre Mars Scorpion conversant avec Pluton, le combat pour la liberté jusqu’au sacrifice de sa propre vie. Il fallait un courage exceptionnel, et ce tandem Vénus Jupiter/Lion plongeant son regard dans celui d’Uranus parlait précisément de justice, d’amour, de liberté et d’indépendance.

Issu d’un milieu traditionaliste, conservateur, Maurassien — sans doute cette maison IV Capricorne dont le gouverneur Saturne marque votre enfance solitaire, silencieuse qui empêchait toute tentative d’aller vers l’inconnu, le futur lequel se dressait en face d’Uranus comme un défi à relever, une liberté à conquérir. Vous aviez donc versé sans discernement aucun dans l’antisémitisme, suivant la ligne idéologique familiale. Puis, votre engagement pour la liberté (Uranus) vous a ouvert les yeux, une sorte d’éveil et vous vous êtes rendu compte de la monstruosité pour ne pas dire ce crime qu’est l’antisémitisme dont les conséquences humaines et historiques se sont profondément inscrites dans votre chair. Vous avez porté ensuite et durant toute votre vie cet aveuglement de jeunesse comme une honte et une blessure qui ne s’est jamais cicatrisée. On se libère difficilement de son milieu d’origine (il reste toujours quelques racines), mais vous y êtes parvenu et c’est là aussi l’une de vos grandeurs, Vénus Jupiter/Lion ne pouvaient s’accommoder, se compromettre dans la laideur, la noirceur. Votre humanité solaire vous a épargné cette dérive définitive.

Durant l’occupation, votre trajectoire allait vous mettre sur la route d’un homme remarquable et admirable qui allait marquer à jamais votre vie : Jean Moulin. À ses côtés, vous alliez éprouver, vivre cette merveilleuse configuration céleste en Lion : Soleil, Mercure, Vénus, Jupiter et Neptune car il en était l’incarnation ! Vous étiez très jeune et Max (Jean Moulin) vous désigna comme l’homme de confiance, quelle responsabilité écrasante ! Ce Mercure/Lion ne pouvait rester silencieux, il avait besoin de mouvement, de contact, d’échange puisqu’il était aussi le maitre de la Lune. Cette Lune qui conversait harmonieusement avec Vénus et Jupiter, quelle grâce ! Jean Moulin fut en quelque sorte votre maitre, votre initiateur, il ouvrit votre regard sur la beauté, la gravité, la fragilité de la vie et vous fit aussi découvrir l’art et en particulier la peinture. D’un commun accord, lors de vos rencontres en des lieux publics, vous aviez convenu en fonction de l’entourage de parler art et littérature afin d’éviter tout danger d’arrestation par la Gestapo, en ce temps-là régnait la terreur noire, Pluton ! Vénus et Jupiter solaire se sont nourris avec passion de cette beauté que Jean Moulin vous transmettait, vous aviez dès le départ ce brasier en vous qui ne demandait qu’à être attisé. Mais la tragédie de l’histoire allait vous prendre cet homme. Il fut arrêté à Caluire et torturé à mort par Klaus Barbie.

Toute tragédie connaît aussi une fin. Vint la libération. Toujours épris de liberté, vous avez refusé toutes les propositions pour rentrer dans le rang autrement formulé pour entrer en politique. Tout sauf devenir un ancien combattant et vivre sur ce passé, telle fut votre position. De nouveau, le souffle Uranien, ce feu léonin et cette lune mercurienne vous appelèrent ailleurs. Et en hommage — conscient ou inconscient ? — à Jean Moulin, vous vous êtes orienté vers la beauté, la poésie, l’amour : l’art. Vous êtes devenu un très grand collectionneur en plus d’avoir été galeriste. De nouveau, la voix oraculaire symbolique de votre merveilleux amas planétaire en Lion vibrait en vous. Cependant, ce Saturne/Vierge n’allait pas se taire pour autant. Lors d’une émission télévisée consacrée à la résistance où vous étiez invité avec d’autres résistants, vous aviez été mis à mal par Henry Frénais qui affirmait que Jean Moulin avait été un agent communiste. Vous qui jusqu’au bout aviez ignoré que Max n’était autre que Jean Moulin. Ce sont des amis qui vous l’apprirent à la libération… Cette invective d’Henry Frénais avait fait naître le doute en vous. « Et si c’était vrai. Jean Moulin, communiste ? » Et là, porté par Saturne/Vierge, vous vous êtes replongé dans votre passé, et avez fait œuvre d’historien et avez démontré que ces propos étaient infondés. Chez vous monsieur Cordier, c’était le cœur (Soleil/Lion) qui dictait vos actes, vos paroles.

Avant de conclure cette lettre astrale, je vous fais cette confidence. Passionné par le surréalisme, je savais qu’il y avait eu une exposition surréaliste intitulée E. R. O. S. qui s’était tenue à la galerie Daniel Cordier à Paris en 1959/60. Ce Daniel Cordier, galeriste, collectionneur, je connaissais donc vaguement son existence. Puis, il y avait un autre Daniel Cordier (que je pensais être un homonyme !) résistant et secrétaire de Jean Moulin. Ce n’est qu’en acquérant le catalogue raisonné de la collection Cordier du centre Georges Pompidou (où vous avez légué toute votre collection) que je me suis aperçu que ces deux hommes ne formaient qu’une seule et unique personne. Ce fut pour moi un moment d’une intense émotion, il y avait là le scintillement lointain de ce fameux point sublime si cher aux surréalistes. Mon respect et mon admiration pour vous prirent une dimension et une intensité encore plus forte.

 

Fabrice Maze, qui a réalisé ce très beau documentaire sur votre parcours en tant que collectionneur, m’a confié qu’il vous arrivait parfois de prendre un billet d’avion pour partir au Japon, (où ailleurs, selon les élans votre Lune/Gémeaux IX) pour contempler une seule et unique œuvre. C’est ça la liberté libre, celle pour laquelle vous avez risqué votre jeunesse, votre vie pour la préserver, la sauver des griffes du totalitarisme, du nazisme. Cette liberté que vous nous avez léguée grâce à votre courage. Puissions-nous à notre tour ne pas la gâcher, la souiller et être à la hauteur de votre grandeur, de cette liberté couleur d’homme (André Breton).

Daniel Cordier et Fabrice Maze lors du tournage « Daniel Cordier, fou d’art ».

Avec toute mon admiration et mon respect, Monsieur Cordier.

 

Fabrice Pascaud