Marianne Stokes – La jeune fille et la mort, 1900

Préambule

Bien que les articles relatifs à la vie politique et aux personnalités du monde politique que j’ai rédigés sont nombreux, je dois cependant avouer que mon intérêt majeur s’est toujours porté vers la vie des créateurs, des artistes.

On pourra toujours m’objecter que la politique contient aussi sa part de créativité. Certes. Il est indéniable que la fonction politique, lorsqu’elle s’exerce avec probité, demande un très grand investissement personnel pour servir la collectivité. Chacune et chacun selon ses fonctions et ses responsabilités apportent sa pierre à l’édifice de l’État. Mais force m’est de constater que le clavier symbolique propre à l’astrologie se déploie de façon plus magistrale lorsque je me penche sur la vie des artistes, des écrivains, des poètes, etc. Pourquoi ? Sans doute que l’intériorisation, l’écoute de soi, l’attention portée à la voix intérieure, la place accordée au surgissement de l’inconnu sont plus sollicitées chez eux. Ils s’abandonnent plus facilement à cet état abyssal, à ce voyage océanique qui les conduit à un rendez-vous qui n’est jamais fixé par avance. Mouvement neptunien ouvrant toutes grandes les portes du « lointain intérieur » pour paraphraser le poète Henri Michaux.

J’en arrive maintenant à l’objet de cet article. J’ai reçu certains messages me demandant s’il était possible de lire la mort dans un thème. Question ô combien risquée si l’on procède par l’affirmative ! Pour tenter d’apporter, non pas une réponse catégorique, mais un éclairage, je prendrai comme base de réflexions le thème d’un créateur : André Breton, fondateur du surréalisme. Dans une longue étude que je lui avais consacrée en 1998 et publiée dans la revue L’Astrologue en 1999, j’étudiais le thème de sa disparition. Comme je ne pourrais dire mieux aujourd’hui, je vous livre ici cet extrait, entendu que je ne peux reproduire l’intégralité de cette étude astrologique puisqu’elle compte au total 68 pages.

À la relecture, je me suis aperçu que j’avais aussi abordé l’E.M.I. (État de Mort Imminente). A l’époque, ce sujet n’était pas d’actualité comme c’est le cas de nos jours, quelque 24 ans plus tard.

 

 LA LECTURE DE LA MORT DANS UN THEME

L’aventure terrestre d’André Breton s’est arrêtée à l’âge de 70 ans, le 28 septembre 1966 à 6 h 30’ hôpital Lariboisière. Paris Xème. D’emblée, je tiens à dire que la recherche de la date et des circonstances de la mort d’un sujet dans son thème natal est une tentative des plus périlleuse. En effet, si l’on peut effectivement localiser des périodes de fragilité, des passages à haut risque, en aucun cas cela n’autorise à en tirer l’ultime conclusion : vous allez trouver la mort tel jour à telle heure et de telle manière. Fixer les évènements de la sorte revient tout bonnement à nier les capacités insoupçonnées de l’homme qui lui permettent de tenter d’exprimer ce qui était considéré jusqu’alors comme impossible ou de l’ordre du miracle selon l’optique de chacun. Par exemple, les E.M.I. (État de Mort Imminente), état proche de la mort où le sujet est considéré cliniquement mort et recouvre la vie sont suffisamment nombreux pour inviter l’astrologue à la prudence quand il veut se lancer dans l’exploration du labyrinthe de Thanatos ; il risque de s’y perdre ! (À ce propos nous ferons une petite digression. Le sujet considéré cliniquement mort se trouve ainsi placé dans une dimension que nous nommerons en la circonstance : « hors temps », mais dès l’instant où il « revient à la vie terrestre » et se restitue donc dans notre dimension spatio-temporelle, n’y aurait-il pas lieu de dresser à nouveau son thème de « (re)naisance » non dans l’acception d’une révolution solaire, mais dans l’optique d’une réelle naissance d’un état modifié de conscience ? Ne peut-on pas supposer que le sujet se serait investi d’un univers, d’un potentiel symbolique nouveau lequel potentiel entraînerait et ouvrirait sa conscience sur de nouveaux plans de la réalité ? Le thème de (re)naissance devenant en quelque sorte la matrice symbolique à partir de laquelle s’opérerait cette révolution intérieure. Les témoignages relatant les modifications de la psyché de ces « survenants » abondent ; ils s’orientent subitement vers des horizons antérieurement absents de leur existence. L’expérience astrologique mériterait d’être tentée. Fin de la digression.)

La présence d’aspects « très » dissonants dans un thème lorsqu’on étudie les transits est un signal d’alarme qui indique que le sujet entre ou va entrer dans une période névralgique — plus ou moins longue selon le mouvement des planètes — durant laquelle la vigilance et la prudence s’imposeront. Certes, il existe les maisons propres à la santé, à la mort et aux hôpitaux, soit VI, VIII et XII. Mais en aucun cas, il n’est permis à l’astrologue de « prédire » la mort. D’autant que la mort peut se manifester de manière symbolique, à savoir la fin d’une situation, d’une relation qui provoquera un tel bouleversement chez le sujet au point de l’amener à vouloir démissionner en tout. Du reste, il en va de la mort comme de la naissance. Un jeu d’aspects indiquant une naissance ne veut pas dire obligatoirement la venue d’un enfant au monde. Cela peut se traduire par la concrétisation d’une chose capitale pour le sujet, chose qu’il porte en lui depuis fort longtemps et qui, de fait, constituera dès sa manifestation un prolongement de lui-même. Serait-il déplacé de rappeler et d’insister sur le fait que l’astrologie est symbole et analogie et qu’en conséquence une extrême subtilité est réclamée lors de l’interprétation d’un thème ? Des aspects dissonants, et ce, malgré la difficulté qu’ils sous-tendent, peuvent aussi être la source d’une énergie puissante et opérante qui peut par voie d’équilibre et de compensation soutenir le sujet et l’aider à vivre et dépasser la complexité de certaines situations. Gardons toujours à l’esprit le jeu multidialectique (comme le soulignait si justement André Breton) de l’astrologie. L’annonce d’une situation à venir n’est jamais totalement irréversible.

Thème du décès

Thème naissance

Ce préambule fait, revenons à André Breton. Je me suis autorisé à dresser le thème du jour de sa mort : le mercredi 28 septembre 1966 à 6 h 30’ Paris. Ce qui saute immédiatement aux yeux c’est la prédominance de l’axe VI-XII, le quotidien, les soucis de santé, les contraintes pour la maison VI, et le monde des épreuves, la maladie, les hôpitaux pour la maison XII. Nous voyons une concentration planétaire importante en secteur XII : une triple conjonction Vénus-Uranus-Pluton en opposition à la triple conjonction Lune-Saturne-Lune noire en secteur VI. Cette conjugaison planètes aspects maison est d’une grande puissance.

Vénus à la fois maître d’ascendant au natal et dans le thème de la mort (sans omettre le Soleil) en opposition à Saturne à la fois maître de IV au natal et dans le thème de la mort (rappelons au passage que la maison IV symbolise entre autres le début et la fin des choses… mais là aussi, « fin des choses » n’implique pas forcément la mort.) Ainsi, le « je », le monde du moi (maison I) symbolisé par Vénus se trouve isolé en secteur XII et conjoint à deux astres de taille : Uranus et Pluton en opposition à Saturne — le dieu du temps — maître de la IV, soit les racines de l’être et sa dernière demeure. De tels aspects laissent effectivement à présager un passage fort difficile dans la vie du sujet et, pour André Breton ce fut la mort. Pour indication, André Breton était asthmatique et souffrait d’un emphysème pulmonaire. Cette problématique respiratoire peut-elle être associée à la conjonction Neptune-Pluton-Gémeaux (signe gouvernant les deux lobes pulmonaires, l’aspir et l’expir) au natal en maison VIII ? La crise cardiaque au carré Soleil (le cœur) — Uranus (la fulgurance) axe II/V ? C’est hautement plausible sur le plan symbolique… Un autre aspect important est le transit de Neptune sur Saturne natal en II. Au natal, Neptune (maître du Soleil) est conjoint à Pluton en VIII, ainsi Neptune s’identifie aux valeurs mortifères de Pluton renforcées par la VIII. Le 28 septembre 1966, Neptune se trouvait en II, soit à l’opposition de sa position VIII natale. Notons aussi dans le thème du décès le carré de Neptune à mars et le semi-carré au Soleil.

 André Breton © Ida Kar 1960

André Breton dans son atelier du 42, rue Fontaine à Paris. (© Ida Kar 1960)

DE LA RÉFLEXIVITÉ PROMÉTHÉENNE À LA TRANSITION DU PASSEUR

Le feu prométhéen

Les valeurs uraniennes dominent nettement l’activité surréaliste. D’une part le côté révolutionnaire, avant-gardiste et, d’autre part, la volonté prométhéenne tendant à redonner à l’homme son propre feu intérieur, non dans une vision et une approche spiritualiste incluant une transcendance mais par une attitude mentale « raisonnée » inscrite dans l’immanence (Le long, immense et « raisonné » dérèglement de tous les sens de Rimbaud) qui prend en considération la part d’inconnu, de « pétrifiantes coïncidences », du hasard objectif, d’exaltation et de merveilleux qui animent le tissu du réel et qu’André Breton nomma la surréalité. Tout ce que j’aime, tout ce que je pense et ressens, m’incline à une philosophie particulière de l’immanence d’après laquelle la surréalité serait contenue dans la réalité même, et ne lui serait ni supérieure ni extérieure. Et réciproquement, car le contenant serait aussi le contenu. Il s’agirait presque d’un vase communicant entre le contenant et le contenu. (« Le Surréalisme et la peinture ». Éditions Gallimard, 1979). (…) Comment retenir de la vie éveillée ce qui mérite d’en être retenu, ne serait-ce que pour ne pas démériter de ce qu’il y a de meilleur dans cette vie même ? (« Les vases communicants ». Éditions. Cahiers Libres, 1932). L’homme étant l’athanor de ses propres métamorphoses et le créateur de son propre univers : « Liberté couleur d’homme. » De plus, n’oublions pas l’adhésion des surréalistes dans leur grande majorité au matérialisme dialectique.

De son côté, la personnalité d’André Breton relève aussi d’une dominante uranienne. Sa révolte permanente, ses intuitions précises et fulgurantes, son originalité très singulière, son indépendance d’esprit (jamais il ne consentit à assujettir le Surréalisme à un mouvement ou à un système, et ce, quel qu’il soit, ce qui a contribué à la durée et la force du Surréalisme) sont la marque d’Uranus. Cependant, il ne faudrait pas non plus oublier la participation subtile de Neptune non seulement dans la coloration révolutionnaire : Transformer le monde à dit Marx, changer la vie a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. qui place la révolution tant sur le plan sensible que social et, de plus, l’importance accordée au collectif : La poésie doit être faite par tous et non par un. (Lautréamont), et la disponibilité permanente que les surréalistes témoignèrent à la dimension poétique et occulte de la réalité.

La transition du passeur

Partant de ces dominantes, nous allons maintenant aborder un angle d’analyse qui pourra apparaître abstrait, voire trop ésotérique, mais dont la portée symbolique est loin d’être inintéressante. Pour ce faire, revenons rapidement à la naissance du Surréalisme. Le mot surréalisme n’est pas d’André Breton ; il fut prononcé pour la première fois par Guillaume Apollinaire pour définir le spectacle « les Mamelles de Tirésias » de drame surréaliste. Mais la définition et l’orientation précises du mot Surréalisme furent formulées par André Breton. En 1924 paraissaient le « Manifeste du Surréalisme », et le 1er décembre de la même année, le numéro 1 de la revue « La révolution surréaliste. » où figurait sur la couverture l’injonction suivante : Il faut aboutir à une nouvelle Déclaration des droits de l’homme. À la publication du « Manifeste du Surréalisme » (achevé d’imprimer le 15/10/1924), Uranus transitait les Poissons à 18° 20, recréant par ce passage une maîtrise neptuno-uranienne. À la mort d’André Breton, le 28/9/1966, Uranus transitait le signe de la Vierge à 20° 58. Entre 1924 et 1966, quarante-deux années se sont écoulées, ce qui correspond à la moitié d’un cycle d’Uranus (84 ans). Il y a donc eu une opposition d’Uranus à lui-même. Ces précisions pour tenter de démontrer ceci : la dominante uranienne du Surréalisme s’est confrontée à la dominante uranienne d’André Breton, c’est-à-dire que la création non seulement s’est trouvée face à elle-même, mais également face à son propre créateur. Au cœur de toute initiation demeure cette injonction : « l’initié doit tuer l’initiateur » pour vivre sa propre destinée. André Breton est-il mort en faisant face à sa propre création afin de donner à celle-ci sa totale et pleine liberté d’être ? Notons aussi le retour de Jupiter sur sa position natale et en maison X le jour de sa mort. Zeus reprend possession de son territoire. Mais par ce retour sur lui-même peut-être y en allait-il du rôle de « Passeur » dans l’acception initiatique du terme ? De son côté, Neptune, en octobre 1924, se trouvait aux 21° du Lion (X natal) et, en septembre 1966, il transitait le Saturne du Scorpion (II natal) et formait ainsi un carré à lui-même (21° Lion en 1924 aux 19° Scorpion en 1966). Le transit de Neptune sur Saturne natal marquerait l’intégration-désintégration des valeurs collectives (Neptune) à leur propre histoire (Saturne) bouclant ainsi la dynamique surréaliste en tant que mouvement organisé ; ladite dynamique relayée par Uranus (sextile à Neptune en septembre 1966) qui remet en question et diffuse sur un plan plus « individuel » le rayonnement du Surréalisme. Ce qui expliquerait la fin du phénomène dit « groupe, collectif » surréaliste pour s’inscrire dans un « mouvement » certes plus « éparpillé », mais toujours plus libre et vivant (Uranus). Ceci tendrait à nuancer, si ce n’est réduire à néant, les déclarations qui prétendent que le Surréalisme est mort avec son fondateur.

André Breton n’est plus, mais son prolongement, son foyer d’énergie : le Surréalisme, demeure sous d’autres formes d’harmonisation des réseaux sensibles. Ainsi, la symbolique d’Uranus garde toute son ampleur et sa portée en ouvrant le passage par lequel : Viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! (« La lettre du voyant » Arthur Rimbaud.) Charge désormais à ces « voleurs de feu » de bouleverser les perspectives du réel et de déposer l’étoile de sel sur les lèvres du rêve, en toute désobéissance. Analogiquement, la mort de Breton, de ce roi “qui faisait les chevaliers”, a rendu à court terme la dispersion inévitable. Mais qu’on s’assure que les surréalistes, seuls ou par petits groupes, perpétuent la résistance au sein de la barbarie civilisée (…) Mais peu importe les modalités (…) On peut distinguer un horizon d’un mur ; on peut regarder par-dessus un mur ; on peut pratiquer une brèche dans un mur. En ce sens, l’histoire du surréalisme est inachevée. (Philippe Audoin : Les surréalistes. Éditions du Seuil, 1973).

J’aimerais que ma vie ne laissât après elle d’autre murmure que celui d’une chanson de guetteur, d’une chanson pour tromper l’attente. Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique. André Breton “L’amour fou.”

Fabrice Pascaud